Entretien des cours d’eau en milieu agricole

     À la suite de l’arrivée des technologies agricoles modernes et de l’objectif gouvernemental d’obtenir l’autonomie alimentaire, l’artificialisation des cours d’eau en chenaux, aussi nommée correction de cours d’eau, a fait l’objet de financement d’envergure, pas seulement au Québec, mais dans le monde. La correction des cours d’eau avait alors comme objectif d’augmenter les surfaces cultivables tout en facilitant l’implantation des systèmes de drainage pour les terres agricoles.

Pourtant ces corrections ont vite montré leurs limites et leurs coûts de maintenance, ce que l’on appelle « l’entretien de cours d’eau ». Ces coûts dépassent souvent de très loin les gains apportés par leur réalisation. Fort est de constater que cette approche n’était certes pas la bonne solution.

La gestion intégrée de l’eau par bassin versant (GIEBV)

La GIEBV est l’approche prônée aujourd’hui en matière de gestion de cours d’eau, sur la base du développement durable, dont l’unité de gestion est le bassin versant.

Le cours d’eau y est considéré comme une entité en symbiose complète avec son bassin versant. Puisque la source d’un problème est bien souvent loin du point où l’on observe les conséquences, cette approche tente donc d’identifier et de corriger à la source du problème plutôt que de s’attarder à traiter les symptômes seulement (érosion de berges, inondations, dégradation de la qualité de l’eau, etc.). Que ce soit en amont, sur l’ensemble de la superficie du bassin versant et même parfois en aval : inondation, érosion, envasement, perte de biodiversité et de continuité écologique, dégradation de la qualité de l’eau : tous ces problèmes sont souvent liés les uns aux autres et demandent des actions réfléchies et globales si l’on veut leur trouver des solutions durables et économiques.

On conviendra donc aisément qu’intervenir sur un symptôme local au sein d’un problème global n’offrira qu’un traitement partiel et éphémère à la situation. C’est un peu comme mettre un pansement sur la coupure d’un enfant sans lui avoir retiré le couteau des mains.

L’entretien de cours d’eau agricole représente des millions de dollars de dépenses annuelles à l’échelle du Québec (rien qu’en Montérégie, il s’agit de plus de 20 000 km de cours d’eau qui sont entretenus pour des dépenses dépassant régulièrement plusieurs centaines de millions de dollars à l’échelle de la région). Toutefois, cette approche ne fait que maintenir en état un réseau hydrique dégradé et déséquilibré. Sans ces allocations pécuniaires très importantes, ce réseau aurait beaucoup de peine à rendre les services attendus par les agriculteurs. On est ainsi loin des principes les plus fondamentaux du développement durable.

Le réseau hydrographique d’un bassin versant est comme le système sanguin de l’humain. Deux options sont possibles : on peut soit faire des pontages dispendieux à répétition pour débloquer les artères bouchées, soit réaliser un premier pontage et sensibiliser le patient à changer certaines habitudes de vie. Cette dernière option est certes la plus appropriée, d’où l’importance du contrôle à la source, qui en plus d’être moins dispendieux, est généralement plus efficace.

La méthode dite du tiers inférieur : bonne pratique ou erreur répétée?

L’hydraulique d’un cours d’eau diffère de l’hydraulique des « tuyaux ». Les décideurs semblent malheureusement en avoir oublié les grandes différences? Un cours d’eau, c’est quoi au juste?

Un cours d’eau, c’est avant tout un écosystème dynamique et non seulement un canal stérile et uniforme qui évacue l’eau. En état d’équilibre, il ne requiert ni temps, ni effort, ni énergie, ni argent, pour bien fonctionner. C’est cette notion d’équilibre contre laquelle nos « spécialistes » luttent actuellement, malheureusement à peine perdue. Ce qui les motive actuellement est avant tout les intérêts lucratifs que cette lutte représente. Le marché de l’entretien de cours d’eau est un marché lucratif, contrôlé par quelques firmes qui, depuis des décennies, entretiennent savamment le statut quo qui leur permettent d’asseoir une base permanente de marché. L’expérience, basée sur la répétition infinie des mêmes erreurs, permet de continuer d’entretenir ces cours d’eau et de conserver un marché bénéfique pour elles, mais dont les avantages sociaux-économiques sont discutables.

Comme un canal artificiel, le principe de la méthode dite du tiers inférieur consiste à faire un cours d’eau de forme trapézoïdale uniforme. On parle ici de gérer des systèmes naturels complexes et diversifiés avec des concepts simplistes, uniformisés et trop souvent stérilisés. Élargir le fond du cours d’eau par l’excavation de son tiers inférieur, favorise le dépôt des sédiments, ce qui implique de revenir, quelques années plus tard et refaire les mêmes travaux, d’où l’erreur qui se répète…

En effet, un cours d’eau trop élargi à sa base implique la diminution de la lame d’eau en périodes d’étiages (débits minimaux d’été) et réduit donc considérablement les possibilités de circulation de la faune aquatique et par conséquent, la biodiversité et la continuité écologique. Les petits cours d’eau, tributaires des plus grands, servent généralement de zones de fraies et de nidification pour bien des espèces; c’est donc l’ensemble des écosystèmes d’une région qui finissent par se dégrader. L’uniformisation d’un cours d’eau par la technique du tiers inférieur est non seulement inefficace, mais détruit également tous les micro-habitats à l’intérieur de ce dernier; micro-habitats vitaux pour le maintien de l’écosystème régional ainsi que pour le maintien de la qualité de l’eau.

Il va sans dire que ces façons de faire participent également directement à la dégradation de la qualité de l’eau et donc à la forte diminution du potentiel récréo-touristique des régions situées en aval. La Montérégie, exemple flagrant de cette ingérence, démontre d’ailleurs une perte croissante de biodiversité.

Les impacts négatifs de la gestion actuelle des cours d’eau agricoles sont donc vastes, que ce soit en coûts directs (entretien régulier) ou indirects (coûts environnementaux, coûts de traitement de l’eau potable et perte de potentiel de développement économique des zones avales).

Une autre erreur dans la technique « standard » d’entretien de cours d’eau est le lissage des berges par la pose de roches ou de ciment. La stérilisation et l’artificialisation des berges qu’engendrent ces techniques rendent plus vulnérables à l’érosion les berges adjacentes encore naturelles. Cette technique engendre du coup le début d’un autre cercle vicieux d’érosion et les coûts s’y rattachant. De plus, ces techniques ont la fâcheuse habitude d’augmenter la température de l’eau en raison d’une surexposition au soleil (perte du canopée végétale), mais aussi par le transfert thermique entre l’eau et les pierres.

En travaillant sur l’écosystème, on redonne à la rivière tous les outils nécessaires pour se refaire une santé après un trop grand nombre d’interventions humaines.